Alors que les rapports des Nations unies et du Parlement européen documentent le pillage orchestré par le Rwanda dans l’est de la RDC, Bruxelles persiste à ménager Kigali pour verrouiller ses approvisionnements en coltan et autres ressources stratégiques. Une compromission qui dynamite la crédibilité de la médiation européenne et française en Afrique.
Le contraste est saisissant. D’un côté, les experts des Nations unies publient des rapports accablants, listant preuves à l’appui l’occupation de zones minières congolaises par l’armée rwandaise et le siphonnage systématique des minerais, notamment le coltan de Rubaya. Le Parlement européen lui-même a dénoncé, dans des résolutions sans ambiguïté, le soutien de Kigali à la rébellion du M23 et l’exploitation illicite des ressources naturelles de la République démocratique du Congo. De l’autre, les institutions européennes et plusieurs capitales, Paris en tête, continuent de traiter le Rwanda en partenaire privilégié, multipliant les protocoles d’entente sur les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.
Cette dissonance ne relève pas de la maladresse diplomatique : elle est devenue une politique. Bruxelles, engagée dans une course mondiale aux métaux indispensables à la transition énergétique et numérique, a fait du Rwanda une plaque tournante commode. Peu importe que le sous-sol pillé soit congolais ; pourvu que le coltan, l’étain, le tungstène ou l’or arrivent sur le marché international dûment estampillés « responsables » par des certifications accommodantes. La Commission européenne a besoin de sécuriser ses chaînes de valeur, et Kigali, maître dans l’art du lebensraum minéral aux dépens de son voisin, offre une interface attractive.
Le résultat est un double discours qui fissure chaque jour un peu plus la crédibilité de l’Europe en Afrique francophone. Comment croire aux leçons de droit international, aux appels à la souveraineté des États et aux injonctions de bonne gouvernance quand, dans le même temps, l’Union européenne ferme les yeux sur une agression armée documentée dès lors que celle-ci garantit un flux régulier de minerais critiques ? La realpolitik, crûment assumée, nourrit un sentiment d’injustice et de trahison qui ne se limitera pas aux frontières congolaises.
La France, qui porte une part substantielle de cette médiation européenne enlisée, s’expose à un effondrement durable de son image. Si Paris valide ou tolère effectivement un arrangement tacite qui entérinerait le contrôle rwandais sur Rubaya – sous quelque forme déguisée que ce soit, partenariat minier, taxation indirecte, « compensation » –, la rupture de confiance sera consommée. Les opinions publiques africaines y verront la confirmation d’une mécanique néocoloniale cynique, où les matières premières priment sur le sang versé.
La paix ne doit jamais rimer avec capitulation. Rubaya n’est pas une monnaie d’échange dans un grand marchandage régional ; elle est congolaise, en droit comme en fait. La RDC, victime d’une agression armée que nul rapport onusien ne conteste plus, n’a pas à verser une taxe, une redevance ou une quelconque indemnisation au Rwanda pour avoir été attaquée, occupée et pillée. Une telle prime à l’invasion constituerait un précédent désastreux, légitimant la prédation comme instrument de politique étrangère et ruinant définitivement les fondations d’un ordre régional crédible.
À force de préférer l’hypocrisie confortable des certifications et des « dialogues » sans principe, l’Europe et la France ne gagneront ni la reconnaissance de leurs opinions publiques, éprises de transition verte éthique, ni le respect des peuples africains. Elles perdront les deux, et avec eux, tout espoir d’influence durable sur un continent qui apprend, douloureusement, à déchiffrer le sens réel des actes derrière la rhétorique des valeurs.




